10 minutes chrono
Le feuilleton que même les américains nous envient !
Une jolie brume matinale plane sur la place de la Liberté, par ce petit matin de novembre dans le quartier de Chennevières. Marie-Françoise au volant de sa twingo violette, tourne en vain à la recherche d’une place non payante pour se garer, mais c’est jour de marché, et ce n’est pas gagné. Même le parking de chez Champion est plein à craquer.
Depuis que les parkings payants ont été instauré à Conflans sainte-Honorine, elle s’est bien jurée de ne jamais mettre une seule pièce dans un de leur foutu horodateur. Elle qui a suivi depuis 20 ans toutes les réunions de quartier où il était question de rénover la place de Chennevières, de refaire un vrai plan de circulation, intelligent, sécurisé et tout, et tout. Elle qui a vu les plans des architectes, les résultats des concours d’idées. Elle qui a attendu tout ce temps pour rêver à une jolie petite place fleurant bon la convivialité et le bonheur de vivre. Elle a envie de pleurer, en voyant que non seulement rien n’a été fait, qu’aucune promesse n’a été tenue, mais qu’en plus la place n’est plus qu’une nasse où sévit le racket légalisé.
Il lui faut sa baguette de pain bien fraîche et craquante, son barbu de mari y tient par-dessus tout : « Un repas sans pain, c’est pas un repas ! » grommelle-t-il souvent (pas vraiment bon client pour les restaurants asiatiques). Soudain, Marie-Françoise se souvient de la carte qu’elle a reçu dans sa boîte aux lettres, et qui donne droit à 10 minutes gratuites. Elle l’a dans sa poche, cela fait 15 fois qu’elle fait le tour de la place, et elle aperçoit une place de libre. « Chiche ! » Elle se gare, se précipite vers l’horodateur, un chewing-gum bloque l’orifice. Elle en avise un second, mais 3 personnes font la queue en ronchonnant. La police municipale tourne déjà, tel un vol de rapaces. Ouf, elle pose son papier sur son tableau de bord. Et regarde sa montre.
10 minutes chrono. Son cœur se met à battre plus fort. Elle marche à grandes enjambées (mais qu’elle idée, elle a eu de mettre des talons !) vers le boulanger, meilleur ouvrier de France -il se reconnaîtra-. Elle se positionne dans la queue de 5 personnes (Ouf, c’est une petite queue pour un jour de marché, la chance est avec elle !). Elle consulte sa montre, il ne lui reste que 7 minutes 30.
Plus que 3 personnes devant elle, pourvu qu’il n’y ait pas une commande de gâteaux, heureusement, elles sont deux à servir… Non, le téléphone sonne, flûte, plus que 4 minutes 15. Un gamin rejoint sa mère qui est juste devant elle, il veut des bonbons… Sa maman dit non, il insiste, sa maman cède, il en met du temps à choisir… Le stress monte. 3 minutes !!!
Plus qu’une personne devant elle. Elle veut faire l’appoint pour payer, elle ne voit pas bien, confond les 2 centimes avec les 5… La boulangère lui demande des nouvelles de sa maman hospitalisée. 1 minute 45. C’est la cata. L’angoisse monte, monte… Tout cela pour une baguette de pain et leur foutu parking ! Ah c’est à moi, vite. Oui, celle-la, la bien cuite ! Oui, j’ai l’appoint, moi ! Ah zut, j’ai fais tomber une pièce ! 30 secondes… Pauvre Marie-Françoise… qui repart vaillamment le plus vite possible vers sa voiture (cela lui rappelle les jeux télévisés débiles). Elle n’ose plus regarder sa montre, elle sait que les 10 minutes sont passées.
Quand elle voit le papillon que vient de déposer l’agent de la police municipale sur son pare-brise… elle sent ses jambes se dérober sous elle. Elle n’a jamais eu la moindre amende de sa vie. Il faut que cela soit dans son quartier. Elle se met à pleurer en silence. Ce monde n’est plus le sien. Elle en a marre. Cette mairie n’a plus de socialiste que le nom ! Sa baguette lui a coûté 1 euro plus 11 euros d’amende. 12 euros !
Son cher mari n’a pas eu faim ce jour-là. Et Marie-Françoise se retrouva toute bête avec sa baguette.
Moralité : De nos jours, y’a plus de moralité, ma brave dame !
Retrouvez ici-même prochainement un épisode de « Pas plus belle la vie »
Délocalisée de Marseille à Conflans.
Qu’on se le dise !!